À force de start-ups messianiques, d’algorithmes providentiels et de pitchs en open space, le techno-solutionnisme s’est imposé comme la religion officieuse de notre époque. Une croyance moderne, bardée de code et de promesses, qui prétend répondre à des problèmes complexes par des solutions techniques simples. Trop simples, peut-être.
Et si le problème n’était pas la technologie, mais l’idée qu’elle puisse tout résoudre ?
Une foi moderne en hoodie et slides PowerPoint
Le techno-solutionnisme repose sur une idée séduisante : à chaque problème social, politique, écologique ou humain correspondrait une solution technologique. Le réchauffement climatique ? Une app. Les inégalités ? Une plateforme. La solitude ? Un algorithme de matching. La démocratie ? Une blockchain, évidemment.
Dans ce récit, la technologie n’est plus un outil, mais une fin en soi. Elle devient morale, presque magique. Il suffirait de “disrupter” les vieux systèmes, de “scaler” les bonnes idées et de laisser les ingénieurs faire le reste. Le réel, lui, est prié de s’adapter.
Derrière l’innovation, une dépolitisation du monde
Le problème du techno-solutionnisme n’est pas qu’il innove. C’est qu’il évacue soigneusement la question du pouvoir. En transformant des enjeux politiques en problèmes techniques, il neutralise le débat. Plus besoin de conflit, de choix collectifs ou de responsabilité : un dashboard s’en chargera.
Cette logique est particulièrement visible dans les discours autour des villes intelligentes, de la surveillance algorithmique ou de l’automatisation du travail. On promet efficacité et neutralité, mais on oublie de dire qui programme, pour qui, et selon quelles valeurs. Spoiler : ce n’est jamais neutre.
La Silicon Valley comme imaginaire dominant
Le techno-solutionnisme est aussi une esthétique. Celle de la Silicon Valley, de son optimisme obligatoire, de ses fondateurs visionnaires et de son storytelling bien huilé. Un monde où l’échec est cool, tant qu’il est financé, et où chaque problème est une opportunité de marché.
Ce modèle s’exporte partout, y compris là où il ne fait aucun sens. On plaque des solutions numériques sur des réalités sociales complexes, en oubliant que la technologie ne remplace ni la politique, ni la culture, ni le lien humain. Elle les transforme, parfois brutalement.
Peut-on critiquer sans devenir technophobe ?
Bonne nouvelle : critiquer le techno-solutionnisme ne revient pas à brûler son smartphone ni à vivre en autarcie dans le Larzac. Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de la remettre à sa place. Un outil parmi d’autres, inscrit dans des choix collectifs, soumis au débat démocratique.
La vraie question n’est donc pas “quelle technologie utiliser ?” mais “pour résoudre quoi, au bénéfice de qui, et à quel prix ?”. Tant que ces questions resteront secondaires face à la fascination pour l’innovation, le techno-solutionnisme continuera de prospérer.
Sortir du fantasme de la solution miracle
Le monde est complexe, contradictoire, souvent ingérable. Penser qu’un logiciel ou un objet connecté pourra le réparer relève moins de la science que de la croyance. Une croyance confortable, certes, mais dangereuse lorsqu’elle sert à éviter les vraies discussions.
Refuser le techno-solutionnisme, ce n’est pas refuser le progrès. C’est refuser l’idée que le progrès puisse être automatique, apolitique et sans conséquences. Et ça, pour le coup, c’est peut-être la position la plus radicale qui soit aujourd’hui.