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Analyse

Entre crises, écrans, politique zombie et nostalgie low-cost, retour sur le grand malentendu national : chacun croit que l’autre a détruit le pays. Et tout le monde a peut-être un peu raison.

Guerre inter-générationnelle

Bienvenue dans le pays où tout le monde se pense foutu

Bienvenue dans le pays où tout le monde se pense foutu

C’est devenu une expression pavlovienne : “On est une génération foutue.” 
Les jeunes le disent, les vieux le pensent, les politiques le répètent en l’enrobant de technocratie, et les éditorialistes l’utilisent comme un parfum d’ambiance sur leurs plateaux TV.

La réalité est plus simple : ce ne sont pas “les jeunes” ni “les vieux” qui sont foutus.
C’est tout le monde, ensemble, main dans la main, dans une magnifique chorégraphie de renoncements.

Et ça tombe bien, parce que c’est la seule activité intergénérationnelle qui fonctionne encore.

Les jeunes : champions du doomscrolling, olympiens de l’autosabotage

Le jeune d’aujourd’hui est officiellement la personne la plus informée de l’Histoire.
Officieusement, c’est aussi celle qui connaît le moins la différence entre information et algorithme en manque d’attention.

On lui dit qu’il veut tout tout de suite.
Qu’il ne lit plus.
Qu’il n’a plus de courage.
Qu’il préfère “vivre de passion” plutôt que d’aller se tuer la santé pour 1 450€ net.

Mais on oublie de préciser un détail :
c’est la première génération à devoir choisir entre payer son loyer ou acheter un sandwich triangle.

Alors oui, elle éco-anxie, elle scroll, elle procrastine. Mais au moins elle ne fait pas semblant d’être heureuse.

Les boomers : gardiens de l’ordre ancien, abonnés à l’Indignation+

En face, il y a ceux qui ont fait Mai 68, puis l’immobilier, puis des conférences sur la liberté devant des jeunes stagiaires non payés. Les mêmes qui expliquent à la jeunesse que “tout est possible” depuis leur maison secondaire héritée, sous un climatiseur acheté en pleine canicule.

Eux aussi se disent foutus, mais différemment :
ils se sentent dépossédés, bousculés, effacés par un monde qui change plus vite que leur boîte mail Outlook.

Ils veulent de l’autorité, de la structure, de l’ordre, mais pas question de toucher à leurs privilèges.

C’est là qu’on voit que, finalement, les générations se ressemblent :
tout le monde veut un changement, à condition que ce soit l’autre qui change.

La guerre culturelle : ce que chacun reproche à l’autre (et où chacun a peut-être raison)

La gauche hurle : “On a besoin de justice sociale, d’égalité, de casser les vieux schémas !”

La droite répond : “On a besoin d’ordre, de sécurité, de responsabilité individuelle !”

La vérité ?
Les deux camps pointent des problèmes réels. La société manque autant de justice que de stabilité. Autant de solidarité que de cohérence. Mais personne n’a envie de l’entendre, car ça ne rapporte aucun like.

Résultat : gauche et droite ressemblent de plus en plus à deux voisins de palier qui se détestent mais écoutent le même podcast.

Le grand malentendu : ce n’est pas une génération qui est foutue, c’est le récit collectif

Chaque époque a cru vivre la fin du monde.
La nôtre a juste la particularité d’avoir un Wi-Fi correct pour la commenter.

Le vrai problème, ce n’est pas l’âge, ni les idées politiques.
C’est l’incapacité à fabriquer un récit commun qui dépasse les petites haines tribales.

Aujourd’hui, chacun vit dans sa bulle :

  • les jeunes dans le flux ;
  • les vieux dans la nostalgie ;
  • la gauche dans le pouvoir des mots ;
  • la droite dans le pouvoir des limites.

Et personne n’a envie d’admettre que la solution est peut-être un mix de ces quatre ingrédients.

La fatigue démocratique : quand tout le monde a raison trop fort

Ce sentiment diffus d’être collectivement foutus porte un nom rarement assumé : la fatigue démocratique. Trop de débats, trop de polémiques, trop de prises de position instantanées ont transformé l’espace public en arène permanente. Chacun est sommé d’avoir un avis sur tout, immédiatement, sous peine d’être suspect. Résultat : on ne discute plus pour comprendre, mais pour survivre symboliquement. Le débat n’est plus un outil collectif, c’est un sport de combat algorithmique. Dans ce climat, le pessimisme devient une posture de protection : se dire foutu permet au moins de ne plus espérer. Et dans une société épuisée, le cynisme est souvent la dernière forme d’énergie disponible.

Conclusion : on n’est pas foutus. On est juste trop occupés à s’insulter.

Au fond, ce qu’on appelle “générations foutues”, c’est simplement un pays qui a oublié que les conflits ne remplacent pas les projets.

Les jeunes ont des idées que les vieux refusent d’entendre. Les vieux ont des expériences que les jeunes refusent d’écouter.
La gauche a des valeurs que la droite caricature. La droite a des inquiétudes que la gauche méprise. Voilà pourquoi on est foutus : parce que personne ne veut prendre le temps de comprendre l’autre.

La bonne nouvelle ? On peut arrêter quand on veut. Suffit juste de lâcher le smartphone, la nostalgie et l’indignation automatique.

Bon, d’accord :
on est peut-être foutus pour encore cinq ou dix ans. Mais après, promis, ça ira mieux.