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Analyse

Non, ce n’est pas une dystopie, mais une réalité de plus en plus présente dans nos vies. L’intelligence artificielle, les données massives et les réseaux sociaux ont permis à des machines de comprendre et de prédire nos comportements avec une précision hallucinante. Pire, elles semblent aujourd'hui mieux nous cerner que nos psychologues. Mais pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

les psy nous comprennent moins bien que les IA

Dans un monde où les émotions nous échappent, un autre type de compréhension s’impose : celle des algorithmes.

L’ère de l’autosurveillance : les émotions sous haute surveillance

Avant l’apparition des réseaux sociaux et des technologies de surveillance, comprendre nos émotions était une quête intime et personnelle. Nous avions nos psychologues, nos amis, nos journaux intimes. Mais dans un monde où l'on passe plus de temps sur nos écrans que dans les bras d’un thérapeute, les algorithmes nous scrutent 24h/24, traitant des milliards de données que nous laissons derrière nous : nos likes, nos clics, nos recherches.

Derrière chaque interaction sur Facebook, Instagram, ou même YouTube, il existe un calcul, un enchevêtrement de prédictions basées sur nos comportements passés. Ce n’est pas juste de la publicité ciblée ; les algorithmes deviennent des miroirs psychologiques, capables d'analyser nos humeurs, nos désirs et nos peurs.

L’IA : une compréhension clinique de nos émotions

L'intelligence artificielle a atteint des sommets vertigineux en matière de reconnaissance des émotions. Des entreprises comme Affectiva ou Realeyes sont capables de décrypter nos expressions faciales, de mesurer la fréquence cardiaque ou d'analyser la tonalité de notre voix pour comprendre ce que l’on ressent. En quelques secondes, ces outils peuvent établir des profils émotionnels beaucoup plus précis que ce que n'importe quel thérapeute pourrait faire après plusieurs mois de séances. Pire encore, ils n’ont pas de jugement à poser, pas de biais subjectifs à corriger.

En d’autres termes, ces technologies connaissent nos émotions mieux que nous-mêmes. Une caméra capte l’instant où notre visage se crispe d’un certain dégoût. Un réseau neural prédit avec une exactitude effrayante que nous sommes sur le point de ressentir une peur irrationnelle. Et pendant ce temps, notre psychologue, avec ses longues heures de formation, reste dans l’ignorance de ce que l’on ressent vraiment en temps réel.

Pourquoi avons-nous perdu cette connexion avec nos émotions ?

Le déclin de notre capacité à comprendre nos propres émotions s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la vitesse à laquelle nous vivons. Nos journées sont désormais rythmées par la rapidité des notifications et des alertes, qui nous empêchent de nous arrêter pour nous connecter à nous-mêmes. Nos pensées sont comme un flux continu, interrompu par une série de stimulus externes qui saturent notre attention.

Ensuite, la complexité de nos émotions a été fragmentée par des systèmes de plus en plus simplistes. L’IA n’analyse pas l’expérience humaine dans toute sa profondeur, mais plutôt dans un ensemble de variables réductrices : engagement, clics, temps passé. En voulant nous connaître "mieux" à travers ces données, les algorithmes nous transforment en objets de consommation, où chaque émotion est un produit à décrypter pour mieux nous vendre des solutions.

Et puis, il y a cette notion de "perturbation cognitive" : nos émotions sont devenues un terrain de manipulation, où chaque réaction est exploitée pour générer un profit. Nous ne sommes plus les maîtres de nos propres sentiments, mais des sujets sous contrôle, pris dans un labyrinthe de technologies qui ne cessent de redéfinir ce que cela signifie être humain.

Quand la psychologie devient "design" émotionnel

Si vous avez déjà ressenti un coup de foudre pour un produit ou une publicité, il y a de fortes chances que vous ayez été victime d’une analyse émotionnelle algorithmique. Derrière chaque publicité "qui nous comprend", chaque expérience "personnalisée", se cache une équipe de designers émotionnels et d'analystes de données qui utilisent des algorithmes pour cibler et influencer nos réponses émotionnelles. Ces techniques ne sont pas sans rappeler les pires travers de la manipulation psychologique, à la différence près qu’elles sont pratiquées par des machines sans conscience morale.

L’expérience de l’"auto-coaching" à travers des applis comme Calm ou Headspace, qui promettent de nous guider vers un mieux-être, est un autre exemple de cette relation ambiguë entre l’homme et la machine. Ces plateformes collectent des données sur notre état émotionnel et nous renvoient des messages bienveillants, tout en nous poussant subtilement vers des achats impulsifs.

Reprenez le contrôle (avant que les algorithmes ne prennent le dessus)

Alors, que faire face à cette prise de pouvoir des algorithmes sur nos émotions ? Tout d'abord, il est crucial de prendre conscience de cette intrusion. Nous devons arrêter de nous laisser gouverner par des émotions filtrées et manipulées par des machines. En rétablissant des connexions humaines réelles, en faisant une pause pour ressentir sans être constamment surveillé, nous pouvons recommencer à nous comprendre nous-mêmes.

C’est peut-être dans la lenteur, dans la réflexion sur ce que l’on ressent, que réside encore un espace de liberté. Revenir à une forme de psychologie plus intime et moins algorithmique. Au fond, les machines n’auront jamais cette subtilité propre à l’être humain : la capacité à se tromper, à se remettre en question, à éprouver des émotions qui ne sont ni mesurables ni programmables. Mais en attendant, elles savent exactement comment appuyer sur les bons boutons pour que nous croyions qu’elles nous comprennent mieux que quiconque.