Il fut un temps où être fatigué signifiait simplement… être fatigué. Aujourd’hui, la fatigue est devenue un problème d’optimisation. Si vous êtes épuisé, ce n’est plus parce que le monde va trop vite, mais parce que vous n’avez pas encore trouvé la bonne méthode, la bonne routine, le bon outil. Optimiser sa vie est devenu un passe-temps à plein temps, pratiqué majoritairement par des gens déjà à bout.
L’ironie est parfaite : plus on cherche à mieux vivre, moins on y arrive.
Quand vivre devient un projet à améliorer
Optimiser sa vie, ce n’est plus vivre, c’est gérer un produit. Son sommeil, son alimentation, son couple, sa carrière, ses loisirs. Tout est mesuré, évalué, comparé. Chaque geste peut être amélioré, chaque minute mieux exploitée. Même le repos doit servir à quelque chose.
Le quotidien se transforme alors en tableau de bord permanent. Si ça ne va pas, c’est qu’un paramètre est mal réglé. Il faut ajuster, tester, corriger. Comme si l’existence humaine était un logiciel encore buggé, en attente d’une mise à jour décisive.
Le culte de la méthode parfaite
Livres de développement personnel, podcasts “inspirants”, newsletters de productivité, applications de suivi : l’optimisation a son écosystème, ses gourous, son vocabulaire. On ne parle plus de vivre mieux, mais d’“alignement”, de “discipline”, de “performance personnelle”.
Le plus efficace dans ce système, c’est sa capacité à ne jamais fonctionner complètement. S’il existait une méthode définitive pour aller bien, le marché s’effondrerait. Alors on promet des améliorations progressives, des hacks temporaires, des routines à ajuster en permanence. L’optimisation n’est pas une solution, c’est une dépendance.
Être responsable de tout, tout le temps
L’optimisation personnelle repose sur une idée simple et terriblement lourde : tout dépend de vous. Si vous êtes stressé, c’est que vous gérez mal votre temps. Si vous êtes malheureux, c’est que vous n’avez pas assez travaillé sur vous-même. Le contexte, les contraintes, la fatigue collective ? Des excuses.
Cette logique transforme chaque difficulté en échec individuel. Elle culpabilise autant qu’elle promet. Elle ne remet jamais en cause le rythme imposé, seulement la capacité des individus à s’y adapter sans broncher.
Même le bien-être doit être rentable
Ce qui frappe le plus, c’est que l’optimisation ne s’arrête jamais vraiment. Elle colonise aussi les espaces censés offrir une pause. Méditer pour être plus efficace. Faire du sport pour mieux travailler. Dormir pour produire davantage le lendemain.
Le bien-être devient un outil de performance, pas une fin en soi. Se détendre gratuitement, sans objectif caché, devient presque suspect. Comme si ne rien optimiser revenait à gaspiller son potentiel, voire sa valeur.
Pourquoi on continue malgré tout
Parce que l’optimisation rassure. Elle donne l’impression de garder le contrôle dans un monde qui en offre de moins en moins. Elle promet qu’avec assez d’efforts, de discipline et de bonnes pratiques, la fatigue finira par disparaître.
Mais ce que cette obsession révèle surtout, c’est un malaise plus profond. Optimiser sa vie est rarement un hobby de gens heureux. C’est le réflexe de sociétés épuisées qui refusent de ralentir collectivement et préfèrent demander à chacun de tenir le choc individuellement.
Optimiser sa vie n’est pas un signe de progrès.
C’est souvent le symptôme élégant d’un épuisement normalisé, maquillé en choix personnel.