Il fut un temps où se présenter consistait à dire son prénom, éventuellement ce qu’on faisait dans la vie, puis à passer à autre chose. Aujourd’hui, parler de soi ressemble de plus en plus à une réunion de lancement. On ne se décrit plus, on se positionne. On ne raconte plus un parcours, on expose une trajectoire. L’individu est devenu un projet professionnel en constante évolution, avec ses objectifs, ses livrables et ses axes d’amélioration.
Ce glissement s’est fait sans bruit. Et maintenant, il paraît presque normal.
Quand l’identité adopte le vocabulaire de l’entreprise
“Je travaille sur moi.”
“Je suis en phase de transition.”
“Je réfléchis à la suite.”
Ces phrases ne viennent pas d’un comité stratégique, mais de discussions banales, autour d’un café ou sur une appli de rencontre. Le langage managérial a colonisé l’intime. On ne vit plus des périodes de doute, on traverse des “phases”. On ne change pas, on “se repositionne”.
Parler de soi comme d’un projet professionnel permet d’éviter un mot plus simple et plus inquiétant : incertitude.
Se vendre sans s’en rendre compte
Cette mise en récit permanente n’est pas seulement une question de langage. Elle traduit une transformation plus profonde : chacun est encouragé à se rendre lisible, cohérent et attractif. Même en dehors du travail. Même quand personne ne demande rien.
Les réseaux sociaux ont joué leur rôle, bien sûr. Ils ont appris à présenter sa vie comme un portfolio : expériences, compétences, valeurs, vision. Même les failles doivent être maîtrisées, racontées comme des “enseignements”. Souffrir, oui, mais à condition d’en tirer une compétence transférable.
L’échec devient acceptable seulement s’il améliore le CV existentiel.
L’illusion du contrôle permanent
Parler de soi comme d’un projet professionnel donne une impression rassurante : celle de garder la main. Si tout est projet, alors tout peut être piloté. Ajusté. Corrigé. Mais cette logique transforme aussi chaque stagnation en faute personnelle.
Si ça n’avance pas, c’est que vous manquez de clarté.
Si vous doutez, c’est que votre vision n’est pas assez définie.
Si vous allez mal, c’est peut-être que votre “plan” n’est pas assez solide.
Le problème, ce n’est jamais le cadre. C’est l’individu qui n’a pas su s’optimiser correctement.
Même l’intime devient stratégique
Ce réflexe ne s’arrête pas au travail. Il s’infiltre dans les relations, les choix de vie, les discussions les plus personnelles. On explique une rupture comme une décision alignée. On justifie un déménagement comme une opportunité. On parle de soi comme on parlerait d’une startup en phase de scaling.
Le flou, l’hésitation, la contradiction deviennent des défauts de communication. Or, ce sont souvent les seuls espaces où quelque chose de réel peut encore se dire.
Pourquoi ce réflexe est si répandu
Parce qu’il est valorisé. Parce qu’il rassure les autres autant qu’il rassure soi-même. Parce qu’il permet de rester compétitif dans un monde où tout le monde semble avancer, se transformer, “évoluer”.
Mais parler de soi comme d’un projet professionnel a un coût. À force de se penser comme un produit en développement, on oublie parfois qu’on peut aussi ne pas savoir, ne pas vouloir, ne pas performer.
L’existence n’est pas un pitch.
Et tout n’a pas besoin d’être clair, rentable ou cohérent pour avoir du sens.
Parler de soi comme d’un projet professionnel, ce n’est pas être moderne.
C’est souvent une manière élégante de masquer une fatigue profonde, celle de devoir sans cesse se justifier d’exister.