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Analyse

La scène est familière : une soirée cinéma, une boîte de pop-corn, et… une génération entière qui, en moins de 30 minutes, se retrouve à scroller frénétiquement sur TikTok à la recherche de nouveaux contenus. La promesse de l’immersion cinématographique se heurte violemment à l’infini défilement de vidéos de 15 secondes. 

generation tiktok

Ça scrolle au bout de 10 minutes.

TikTok, avec ses vidéos ultra-courtes, a ruiné notre capacité à rester concentrés plus de quelques minutes. En vérité, la génération TikTok est désormais la première à ne plus savoir regarder un film en entier. Mais est-ce vraiment la faute de TikTok ou sommes-nous face à une transformation du cerveau humain ? 

Le phénomène TikTok : de la danse à la discontinuité

Il y a quelques années, les gens se rendaient au cinéma pour découvrir un film, prenant le temps de s'installer, de se perdre dans une histoire pendant deux heures. Aujourd'hui, la réalité est toute autre. TikTok a redéfini notre rapport à la durée. En 2025, les jeunes (et pas seulement) prennent une pause tous les 30 secondes, et cela ne concerne pas uniquement la lecture d'un article ou l'écoute d'un podcast, mais des films entiers. Le cerveau a été reformaté, éduqué à digérer des morceaux de contenu hyper-courts. Les films, avec leur longueur de 90 à 120 minutes, sont devenus une épreuve insurmontable, à la limite du terrorisme cognitif.

TikTok, avec ses vidéos de danse, de pranks et de montages rapides, a formé une nouvelle génération de consommateurs de médias. L’attention n’est plus un bien précieux, mais une ressource dilapidée entre vidéos, notifications et vidéos de chatons. Alors, quand il s’agit de regarder un film de deux heures, la question se pose : pourquoi prendre le temps quand on peut tout avoir en un clin d'œil ?

TikTok : La drogue numérique et l’extinction de l’attention

À une époque, on nous parlait de "l'addiction aux smartphones". Mais là, on est face à un monstre bien plus vicieux : l’addiction au format court. Cette dépendance ne se contente pas de nous faire consommer des vidéos pendant des heures, elle transforme littéralement notre architecture cognitive. Les vidéos TikTok, conçues pour capter toute notre attention en 15 secondes, ont créé une distorsion : les cerveaux jeunes ne sont plus capables de maintenir une attention soutenue. Ce n’est plus une question de désir, c’est une question de mécanismes neuronaux. Comme un muscle, l'attention se muscle… mais à force de ne l’exercer que sur des vidéos de danse de 30 secondes, elle devient incapable de s’adapter à une structure narrative de deux heures.

Les vidéos s’enchaînent à une vitesse vertigineuse, les informations sont digérées dans un flux continu, et à la fin de la soirée, l’idée même de regarder un film long devient une torture mentale. Après tout, pourquoi s’embêter avec une scène de 15 minutes où les personnages discutent de leurs émotions, quand on peut avoir un clip de 30 secondes avec une chute mémorable, un mème viral, ou un challenge dont tout le monde parle ? Cette transformation, c’est un peu l’extinction de la concentration. La nouvelle règle : plus court, plus percutant, plus facile à digérer. Et le cinéma ? Une relique.

Les jeunes devant les films : la désillusion

Soyons clairs : les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus les codes du cinéma traditionnel. Regarder un film complet est devenu une épreuve, une performance où l’on commence par des attentes élevées et où, au bout de 25 minutes, l’ennui s’installe. Des personnages qui développent une psychologie complexe, des dialogues qui demandent de la réflexion, ces éléments deviennent une réflexion philosophique : pourquoi faire ça quand on peut s’échapper sur TikTok pour une dose immédiate de plaisir visuel ?

Ce n’est pas seulement que les films sont « trop longs ». C’est qu’ils ne nous envoûtent plus de la même manière. Les jeunes, habitués à être bombardés d'images ultra-rapides et de transitions percutantes, ne supportent plus l’idée d’une longue attente avant l’action. Un film avec un rythme lent, une mise en place patiente… c’est devenu du "contenu de papy et mamie". Alors, pour éviter cette expérience cinématographique qu’ils jugent rébarbative, ils préfèrent retourner sur TikTok, où la gratification immédiate est la norme. Tout se passe vite, et tout se termine encore plus vite.

Le cinéma du futur : quand TikTok réécrit les règles

Mais est-ce que tout est perdu pour le cinéma traditionnel ? Pas vraiment. L’un des paradoxes les plus fascinants de cette époque numérique est que, tout en détruisant l’attention du spectateur, TikTok nous force à réinventer l’expérience cinématographique. Les films courts, les séries épisodiques, et même les formats interactifs ont émergé pour répondre à cette nouvelle demande. Les vidéos TikTok, en nous coupant l’attention en morceaux, ont mis à jour un nouveau format narratif : celui de la storytelling épisodique en mini-tranches. Ce n’est pas un accident si les plateformes comme Netflix ou Disney+ ont commencé à proposer des séries dont chaque épisode fait environ 30 minutes. À l’heure actuelle, le film de 2 heures semble plus une exception qu’une règle.

Et peut-être que TikTok a aussi amorcé une révolution : un cinéma en morceaux, découpé, fragmenté, qui doit se réinventer sans jamais perdre l’attention des spectateurs. Au fond, les films ne mourront pas, mais ils évolueront pour répondre à cette nouvelle ère de micro-contenus. Peut-être que ce sera la naissance de nouveaux formats hybrides, une espèce de fusion entre TikTok et cinéma : des récits qui s’inspirent des codes de la plateforme, mais qui en gardent la richesse narrative.

La boucle de dopamine : quand l’algorithme pirate notre système de récompense

Si nous peinons à rester assis devant un long-métrage, c'est parce que TikTok a instauré une dictature de la gratification immédiate. Chaque swipe libère une micro-dose de dopamine, ce neurotransmetteur lié au plaisir et à la récompense. Le cerveau, habitué à ce flux constant et imprévisible de nouveautés, finit par rejeter les structures narratives plus lentes. Dans cette économie de l'attention, le cinéma traditionnel part avec un handicap majeur : il demande un effort de concentration sur le long terme sans récompense visuelle ou auditive toutes les dix secondes. Ce "piratage" de nos circuits neurologiques par les algorithmes crée une véritable intolérance à l'ennui. Dès qu'un plan dure plus de cinq secondes dans un film, notre cerveau, en manque de son "shoot" numérique, nous pousse instinctivement à dégainer notre smartphone pour combler ce vide insupportable.

Un nouveau départ

TikTok a peut-être bien créé la première génération incapable de regarder un film en entier, mais cela ne signifie pas nécessairement la fin de l’art cinématographique. Au contraire, cela pourrait bien être le début d’un renouveau. La question n’est pas de savoir si les films traditionnels vont disparaître, mais plutôt si le cinéma saura s’adapter à cette réduction de l’attention. Le défi sera de capturer l’intérêt en un clin d’œil, sans sacrifier la profondeur narrative. Le cinéma du futur devra être à la fois rapide et intelligent, un peu comme TikTok, mais en version longue.

C'est bon, vous pouvez retourner sur TikTok.