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Opinion

Il fut un temps où la créativité s’exprimait dans des ateliers enfumés, des chambres de bonne mal chauffées ou des open spaces bricolés à la va-vite. Aujourd’hui, elle a trouvé refuge ailleurs. Plus discret, plus subversif. Son dernier bastion ne se situe ni dans une start-up à Station F ni dans un tiers-lieu sponsorisé par une banque. Il se cache dans l’art délicat de faire semblant de bosser sans vraiment bosser.

De l'art de ne rien glander au bureau

À l’ère du travail mesuré, tracé, quantifié, cette forme de résistance passive ressemble presque à une performance artistique.

À l’ère du travail mesuré, tracé, quantifié, cette forme de résistance passive ressemble presque à une performance artistique. Une chorégraphie invisible faite de clics inutiles, d’onglets ouverts et de regards concentrés sur le vide.

L’illusion productive comme norme sociale

Faire semblant de travailler n’est pas nouveau. Mais jamais cela n’a été aussi sophistiqué. Les outils numériques, censés optimiser la productivité, ont paradoxalement offert un terrain de jeu infini à l’illusion productive. Slack, Teams, Notion, Trello : autant de décors dans lesquels il est possible de mettre en scène une activité intense sans produire grand-chose de tangible.

Le statut « en ligne » est devenu une posture existentielle. Peu importe ce qui se passe réellement derrière l’écran, l’essentiel est d’être visible, réactif, disponible. La performance n’est plus dans le résultat, mais dans le signal envoyé. On travaille pour prouver qu’on travaille.

Dans ce contexte, faire semblant n’est pas de la paresse. C’est une adaptation rationnelle à un système obsédé par la présence plutôt que par le sens.

Open space, télétravail et théâtre du travail

L’open space a longtemps été le théâtre principal de cette comédie moderne. Casque sur les oreilles, sourcils froncés, frappe frénétique sur le clavier : tout est affaire de mise en scène. Le télétravail, loin d’avoir mis fin à cette logique, l’a amplifiée.

Désormais, la simulation se joue à distance. Caméra allumée, hochements de tête réguliers en réunion visio, prises de notes stratégiques qui n’aboutiront jamais à une action concrète. Le travail devient un décor mental, un bruit de fond permanent.

Ce glissement pose une question simple et brutale : travaille-t-on pour produire quelque chose ou pour occuper un temps socialement acceptable ?

Quand l’ennui devient subversif

Dans un monde qui valorise l’hyperactivité, l’ennui est suspect. Pourtant, c’est souvent dans ces moments creux, dissimulés derrière un écran Excel ou un document Google Docs ouvert depuis trois heures, que surgissent les idées les plus intéressantes.

Faire semblant de bosser permet parfois de préserver un espace mental. Un interstice dans lequel l’esprit peut vagabonder, digresser, connecter des idées improbables. Là où la productivité stricte assèche la pensée, le faux travail la nourrit.

À la manière d’un geste punk discret, l’ennui assumé devient une forme de sabotage doux. Une manière de reprendre le contrôle sur son attention, sans déclaration politique ni slogan.

Le bullshit job comme terrain de jeu créatif

Le concept de bullshit job a mis des mots sur un malaise diffus : celui d’emplois dont même les titulaires peinent à justifier l’utilité. Dans ces zones grises de l’économie tertiaire, faire semblant de bosser devient presque une compétence clé.

On y apprend à rédiger des mails qui ne disent rien, à organiser des réunions sans enjeu, à produire des livrables destinés à être oubliés. Une créativité paradoxale se déploie dans cet art du vide, proche parfois de l’absurde.

Certains y voient une aliénation totale. D’autres, plus cyniques ou plus lucides, y trouvent un espace de liberté caché. Si le travail n’a pas de sens, autant l’utiliser comme un abri temporaire pour penser ailleurs.

SEO, storytelling et travail performatif

Même le web, pourtant symbole de liberté créative, n’échappe pas à cette logique. Produire du contenu optimisé pour le référencement, cocher les bonnes cases sémantiques, insérer les mots-clés stratégiques : autant de gestes qui peuvent relever du travail performatif.

On écrit pour les algorithmes autant que pour les humains. Le fond importe parfois moins que la structure, le rythme, la promesse. Là encore, faire semblant de bosser devient une question de forme plus que de fond.

Et pourtant, au milieu de ces contraintes, certains parviennent à glisser des aspérités, de l’ironie, une voix singulière. Comme un graffiti discret sur un mur corporate.

Faire semblant comme stratégie de survie

Il serait tentant de moraliser. De condamner le faux travail comme une dérive, une perte de sens, une trahison de l’éthique professionnelle. Mais ce serait oublier que beaucoup n’ont pas choisi ce cadre. Ils s’y adaptent.

Faire semblant de bosser devient alors une stratégie de survie psychique. Une manière de préserver son énergie, de ne pas se laisser engloutir par des tâches absurdes ou des injonctions contradictoires. Une micro-rébellion silencieuse, sans DRH à affronter.

Dans ce contexte, la créativité ne disparaît pas. Elle se déplace. Elle se cache. Elle attend.

Le management par indicateurs : quand le travail devient un spectacle chiffré

Si faire semblant de bosser prospère, c’est aussi parce que le travail est de plus en plus évalué par des indicateurs abstraits. KPI, taux d’engagement, temps de connexion, nombre de tickets traités : autant de métriques censées objectiver la performance, mais qui mesurent surtout la capacité à cocher des cases. Le travail réel — penser, résoudre, créer, douter — échappe largement à ces tableaux de bord. Alors on apprend à nourrir la machine avec des signaux rassurants. Le management par indicateurs transforme l’activité en spectacle chiffré, où l’apparence de productivité compte plus que l’impact réel. Dans ce contexte, faire semblant n’est pas une fraude : c’est une compétence d’adaptation à un système qui confond visibilité et valeur.

Le vrai luxe : le temps non optimisé

Au fond, ce que révèle cette fascination pour le faux travail, c’est une crise plus large : celle du temps. Un temps qui doit être rentable, mesurable, justifiable. Ne rien faire devient suspect, presque indécent.

Faire semblant de bosser permet de réintroduire du temps non optimisé, du temps poreux, improductif en apparence. Un luxe rare dans nos sociétés pressées.

Peut-être que le dernier bastion de la créativité n’est pas un lieu, ni un statut, ni une méthode. Mais cet espace flou entre deux tâches, ce moment où l’on regarde son écran sans vraiment le voir, et où, paradoxalement, quelque chose commence à se passer.

Faire semblant de bosser n’est alors plus une imposture. C’est une façon détournée de rappeler que la créativité ne se commande pas, ne se planifie pas, et surtout, qu’elle n’aime pas trop qu’on la surveille.