Et si le vrai power move du capitalisme moderne n’était plus le costard mal taillé du manager, mais une suite d’algorithmes qui ne dort jamais ? Dans de plus en plus d’entreprises, le supérieur hiérarchique n’a plus de bureau, plus de voix, parfois même plus de nom. Il s’appelle logiciel, plateforme, outil d’optimisation. Mon patron est une IA, et je ne sais même pas s’il me déteste.
Quand le management devient une ligne de code
Pendant longtemps, le patron avait un visage, une poignée de tics nerveux et une capacité variable à comprendre Excel. Aujourd’hui, il est remplacé – ou du moins épaulé – par une intelligence artificielle qui distribue les tâches, évalue la performance et décide parfois de qui mérite de rester.
Dans les entrepôts, les call centers, les rédactions web et même les startups « cool », les algorithmes pilotent les plannings, fixent les objectifs et notent les employés. Le management algorithmique promet l’objectivité. En réalité, il remplace le biais humain par un biais mathématique, beaucoup plus difficile à contester.
Mon patron est une IA, et il ne doute jamais
Là où un manager humain peut hésiter, négocier ou faire semblant de comprendre, l’IA tranche. Elle optimise. Elle compare. Elle classe.
Elle ne s’énerve pas, mais elle ne compatit pas non plus. Tomber malade, avoir un coup de mou, traverser une période compliquée : autant de variables que l’algorithme traite comme des anomalies statistiques.
Le problème n’est pas tant la technologie que l’idéologie qui l’accompagne. L’IA devient l’alibi parfait : ce n’est pas moi, c’est le système. Une décision injuste n’est plus discutable, puisqu’elle est “basée sur les données”.
Le fantasme de l’objectivité totale
Les entreprises adorent vendre l’intelligence artificielle comme un arbitre neutre. Pas d’émotion, pas de favoritisme, pas de copinage. Sauf que les algorithmes sont entraînés sur des données humaines, donc biaisées.
Résultat : les discriminations ne disparaissent pas, elles changent de forme. Elles deviennent plus propres, plus abstraites, plus difficiles à prouver. Contester son manager devient contester un modèle prédictif, et bonne chance pour expliquer à une machine que tu as “donné le meilleur de toi-même”.
Travailler pour une IA, est-ce encore travailler pour quelqu’un ?
La vraie question n’est peut-être pas “mon patron est-il une IA ?”, mais “qui est responsable ?”.
Quand une intelligence artificielle fixe des objectifs inatteignables ou pousse à l’épuisement, qui rend des comptes ? Le développeur ? Le dirigeant ? La machine elle-même ?
Ce flou arrange tout le monde, sauf ceux qui subissent. Le management algorithmique dilue la responsabilité jusqu’à la rendre presque invisible. On n’obéit plus à une personne, mais à un processus. Et un processus, ça ne se remet pas en cause autour de la machine à café.
L’IA comme outil de management : opportunité ou piège ?
Si le management algorithmique est présenté comme une solution innovante pour l’efficacité et la productivité, il est essentiel de comprendre ses limites et ses risques. Les systèmes de gestion automatisés peuvent aider à planifier les tâches, suivre les indicateurs de performance et réduire certaines erreurs humaines, mais ils ne remplacent pas la dimension humaine du management : l’empathie, le soutien, la compréhension des contextes personnels et des dynamiques d’équipe. Pour approfondir les enjeux et bonnes pratiques du management assisté par IA, le rapport du MIT Sloan Management Review offre une analyse complète.
Vers un futur sans chefs… ou sans humains ?
Certains y voient une libération : moins de micro-management, plus d’autonomie, des décisions rationnelles. D’autres y voient une déshumanisation totale du travail, où l’employé devient un simple flux de données parmi d’autres.
La vérité se situe probablement entre les deux. L’IA peut être un outil, mais lorsqu’elle devient le patron, elle impose sa logique : performance continue, disponibilité permanente, optimisation infinie.
Mon patron est une IA, et le vrai malaise, ce n’est pas qu’elle me surveille. C’est qu’on nous demande de faire comme si c’était normal.