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Opinion

À la question « ça va ? », la réponse est presque toujours la même. « Oui, ça va. » Peu importe l’état réel, la fatigue, l’ennui, l’angoisse légère ou le trop-plein diffus. Faire semblant d’aller bien est devenu un réflexe social, une formule de politesse plus qu’une information. Une manière de lisser les aspérités pour que la conversation puisse continuer sans accroc.

faux sourire pour vrai malheur

Dans un monde obsédé par la fluidité des échanges, aller bien est la réponse attendue.

Le “ça va” comme code social

La plupart du temps, personne n’attend réellement la réponse. Le « ça va » sert à ouvrir un dialogue, pas à sonder un état intérieur. Dire que ça ne va pas, c’est prendre le risque de créer un moment gênant, trop long, trop lourd, trop réel.

Alors on répond vite. On sourit. On passe à autre chose. Faire semblant d’aller bien devient un geste de courtoisie, presque une règle implicite de bonne conduite.

Ce n’est pas du mensonge, plutôt un arrangement collectif. Tout le monde sait que ce « ça va » est approximatif, mais tout le monde joue le jeu.

La politesse avant la sincérité

Dans beaucoup de contextes, surtout professionnels, montrer que tout va bien est perçu comme une preuve de fiabilité. Être stable, fonctionnel, opérationnel. Les émotions trop visibles sont souvent considérées comme des complications inutiles.

Faire semblant d’aller bien, c’est éviter d’imposer son malaise aux autres. C’est protéger l’ambiance, le timing, le cadre. Une forme de retenue émotionnelle valorisée socialement.

Mais cette politesse a un coût. À force de minimiser ce qui ne va pas, on finit par ne plus trop savoir comment en parler quand c’est nécessaire.

L’injonction discrète au bien-être

Le contexte culturel n’aide pas. Bien-être, positivité, développement personnel : tout invite à afficher une version maîtrisée de soi. Aller bien devient presque une performance.

Dire que ça ne va pas demande désormais des précautions. Il faut rassurer, relativiser, expliquer que “ce n’est pas si grave”. Comme si le simple fait de ne pas aller bien était déjà un problème à gérer.

Faire semblant d’aller bien par politesse, c’est aussi répondre à cette pression douce d’optimisme. Ne pas casser le rythme. Ne pas plomber l’ambiance.

Le malaise ordinaire, invisible mais partagé

Ce qui rend cette comédie sociale efficace, c’est qu’elle est largement partagée. Tout le monde joue un peu le même rôle. Tout le monde sait que les autres font semblant, sans forcément vouloir creuser.

Il ne s’agit pas d’un grand mal-être spectaculaire, mais de petites choses accumulées. Fatigue chronique, perte de sens, stress diffus. Rien de suffisamment grave pour justifier un arrêt, mais assez présent pour peser.

Le problème, ce n’est pas de faire semblant occasionnellement. C’est quand ce “ça va” devient la seule réponse possible.

Réseaux sociaux et bien-être de façade

Les réseaux sociaux ont amplifié ce phénomène. On y montre ce qui va, ce qui fonctionne, ce qui avance. Même quand on parle de difficultés, c’est souvent sous une forme digeste, déjà mise à distance.

Le malaise brut est rarement partagé. Il est trop lent, trop confus, pas assez narratif. Faire semblant d’aller bien devient alors une extension de la politesse sociale, version numérique.

On va bien, ou du moins on en donne l’impression.

Dire la vérité, mais à qui ?

La question n’est pas de tout dire à tout le monde. La sincérité permanente serait probablement invivable. Le vrai enjeu, c’est l’absence d’espaces où l’on peut répondre autre chose que “ça va” sans avoir à s’excuser.

Faire semblant d’aller bien par politesse n’est pas un problème individuel. C’est un symptôme collectif. Celui d’une société qui valorise la surface lisse plus que la complexité intérieure.

Quand la politesse devient un silence

À force de répondre que tout va bien, on apprend surtout à se taire. À ranger ce qui déborde. À attendre que ça passe. Parfois ça passe. Parfois non.

Peut-être que le véritable malaise contemporain n’est pas d’aller mal, mais de ne jamais vraiment pouvoir le dire sans sortir du cadre. La politesse maintient l’ordre, mais elle peut aussi étouffer.

Faire semblant d’aller bien, c’est souvent plus simple. Mais ce n’est pas toujours anodin.