Il fallait bien que ça arrive. Après les baskets moches, les films en 4/3 et les téléphones à clapet, le vinyle est revenu. Officiellement pour le son, officieusement pour Instagram, et surtout parce que notre époque adore confondre nostalgie et profondeur culturelle.
Le disque vinyle n’est plus un support musical. C’est devenu un accessoire moral. Posséder un vinyle aujourd’hui, ce n’est pas écouter de la musique : c’est faire une déclaration d’intentions. Dire au monde “je prends le temps”, tout en lançant Spotify sur son téléphone posé juste à côté de la platine.
Le disque vinyle n’est plus un support musical. C’est devenu un accessoire moral.
Une hype construite sur des souvenirs qui n’existent pas
Le grand mensonge du retour du vinyle, c’est l’idée que “c’était mieux avant”. Avant quoi, exactement ? Avant les craquements, les cellules mal réglées, les disques gondolés et les faces B inutiles ?
La majorité des gens qui achètent des vinyles aujourd’hui n’ont jamais vécu l’époque où c’était la seule option. Ils fantasment une ère analogique qu’ils n’ont connue qu’à travers des filtres sépia et des photos de salons trop bien rangés.
Le vinyle est devenu une madeleine de Proust pour gens qui n’ont pas lu Proust.
Le mythe du “son chaud” (et des oreilles indulgentes)
On nous parle sans cesse de “son chaud”, de “dynamique”, de “présence”. Curieusement, ces arguments disparaissent dès qu’on écoute un vinyle pressé à la va-vite à partir d’un master numérique compressé, sur une platine à 80 euros branchée sur une enceinte Bluetooth.
Le vinyle moderne promet une expérience sensorielle, mais livre souvent un son objectivement moins fidèle, plus fragile, plus contraignant. Mais ce n’est pas grave : le bruit parasite fait désormais partie du storytelling. Comme les défauts dans les jeans trop chers, le problème est devenu une feature.
Un objet rebelle devenu produit de luxe
Le disque vinyle était autrefois un objet populaire. Aujourd’hui, c’est un produit premium vendu comme authentique, parfois à 35 ou 40 euros l’album, pour un disque noir soigneusement emballé dans du plastique.
L’industrie musicale a parfaitement compris la manœuvre : recycler le passé, vendre la rareté, multiplier les éditions “limitées” qui ne le sont pas, et transformer chaque sortie en objet de collection destiné à ne jamais être écouté plus de trois fois.
Le vinyle n’est plus un support musical. C’est un NFT qui sent la poussière.
Le rituel comme excuse
On entend souvent que “le vinyle, c’est un rituel”. Sortir le disque, le nettoyer, poser le bras, se lever pour changer de face. Comme si la contrainte était soudainement devenue une vertu spirituelle.
Ce n’est pas un rituel, c’est juste moins pratique.
Mais dans une époque saturée d’instantanéité, tout ce qui ralentit est automatiquement sacralisé. Peu importe si ce ralentissement n’apporte rien de nouveau, tant qu’il donne l’impression d’exister plus intensément que les autres.
Pourquoi cette hype est douteuse mais efficace
Le retour du vinyle fonctionne parce qu’il rassure. Il donne l’illusion d’un lien physique avec la musique, d’un choix conscient, d’un refus du tout-numérique. Il permet de consommer différemment… sans jamais remettre en cause la consommation elle-même.
On continue d’écouter en streaming.
On continue d’acheter en masse.
Mais on ajoute un objet lourd, fragile et cher pour se convaincre que, cette fois, c’est plus vrai.
Le vinyle n’est pas un retour aux sources.
C’est une nostalgie clé en main, vendue à une génération qui n’a plus vraiment le temps de se souvenir de quelque chose de réel.